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Coincée entre la France et les Pays-Bas

De 1789 à 1830, la Belgique est annexée à la France puis aux Pays-Bas. Elle subit, dans un premier temps, l’allégeance forcée de ses prêtres au régime républicain, la sécularisation de l’état civil, la fermeture des églises, la suppression des ordres religieux, l’abandon des sièges épiscopaux et l’instauration d’un Etat laïque et d’un réseau d’écoles publiques. Sa bourgeoisie est activement associée à tous ces développements ; celle-ci professe des croyances rationalistes déistes, plutôt qu’un catholicisme fervent, et fréquente les cercles francs-maçons. Cette bourgeoisie, mécontente de l’autoritarisme du souverain hollandais, va entraîner le déclenchement en 1830, avec l’appui du peuple, d’une révolution qui lui permet de proclamer l’indépendance de la nation belge pour la première fois de son histoire[67] et la promulgation d’une Constitution fondée sur les libertés modernes.

Tout en réclamant une Eglise libre dans un Etat libre, certains catholiques vont travailler à une renaissance de l’Eglise catholique. Elle ne retrouvera jamais sont statut de religion d’Etat et n’obtiendra aucun statut privilégié par rapport aux autres cultes (protestant, anglican, israélite). Mais, n’ayant pas de concurrent sérieux, les catholiques vont bénéficier des libertés inscrites dans la Constitution (liberté d’expression, de presse, d’association, d’enseignement) pour maintenir, dans un contexte il est vrai modifié, la position privilégiée qui a été la leur pendant des siècles. Durant la période 1834-1850, l’Eglise catholique va profiter de la reconnaissance « laïque » de son rôle dans la vie sociale et culturelle du pays et connaître un essor remarquable :

l’université catholique de Louvain est rouverte en 1834 ; une loi du 23 septembre 1842 rend obligatoire l’enseignement de la religion catholique dans les écoles d’Etat et une disposition votée en 1845 assure au clergé le contrôle effectif de l’instruction primaire dans le secteur de l’enseignement public [68].

Ces mesures vont se traduire, dans la population, par l’organisation systématique de missions qui vont d’un côté entraîner l’augmentation de la pratique religieuse (sauf dans les nouvelles agglomérations ouvrières), et de l’autre renouveler la foi des fidèles, développer de nombreuses congrégations religieuses et des œuvres sociales. Ce succès grandissant du parti catholique va engendrer une réaction de la part des libéraux qui s’inquiètent de l’ingérence grandissante de l’Eglise dans la vie civile. Un fort courant anticlérical appuyé par les libéraux, puis par les socialistes, émerge dans la seconde moitié du XIXème siècle et s’oppose à cette percée catholique[69]. Ces diverses tendances vont créer leurs propres organisations : franc-maçonnerie, Libre Pensée (1863), Ligue de l’enseignement (1864), Université libre de Bruxelles…

Au même moment, le mouvement ouvrier commence à s’organiser et vient grossir le camp de l’anticléricalisme. La bourgeoisie libérale n’est pas sans crainte devant la montée d’un athéisme populaire inspiré par le marxisme. Elle va être portée à rejoindre, dans un premier temps les partis religieux conservateurs, puis le catholicisme[70]. A partir de 1880, au contraire de ce qui se passe en France, l’idéologie laïque va être neutralisée. Outre le revirement libéral, l’abandon d’un anticléricalisme trop militant dû à la socialisation et la création d’un parti démocrate-chrétien vont permettre, simultanément, une reconnaissance du rôle de la religion catholique dans le contexte belge tout en entérinant la laïcité comme l’un des piliers de sa vie socio-politique :

Pétrie de culture catholique[71], la Belgique n’en est pas moins devenue une société pluraliste. Les religions et familles de pensée ont tendance à former des piliers socio-religieux ou socio-idéologiques et à poursuivre un développement séparé. Ce processus s’est achevé récemment par l’inclusion de la famille laïque qui s’est elle-même organisée en communauté philosophique[72].

Le mouvement laïc institutionnalisé demande à l’Etat une reconnaissance juridique au même titre que les confessions religieuses, ainsi qu’un traitement semblable à celles-ci, notamment au sujet des subsides de l’Etat. Ce système de pilier, caractéristique de la Belgique (et des Pays-Bas comme nous l’avons vu auparavant), mérite que l’on s’y attarde quelque peu. La vie collective est organisée autour de deux ou trois ensembles d’instances multiples, marqués chacun par une idéologie particulière : un pilier libéral (moins puissant et moins complet que les deux autres), un pilier socialiste et un pilier catholique. Jusque dans les années soixante, les Belges se partagent entre ces piliers majeurs ; ils naissent, vivent et meurent au sein de l’un d’entre eux et rares sont les transfuges tant est forte l’image de l’antagonisme entre, particulièrement, le pilier socialiste et le pilier catholique. En outre, l’encadrement assuré et les services offerts par chacun des piliers ne laissent échapper aucun aspect de l’existence : l’école et l’hôpital, le syndicat, la mutuelle et le parti politique, les mouvements de jeunes et d’adultes, la presse et la banque, les coopératives de consommations, les lieux de loisirs et les clubs sportifs. Tout porte les couleurs, le sigle et l’emblème du pilier dont il relève. Les enfants issus des milieux bourgeois et petits bourgeois vont à l’école catholique tandis que les enfants d’origine populaire fréquentent l’école communale. La même fracture sépare les jeunes des mouvements catholiques de ceux qui participent aux « Jeunes gardes socialistes » ou aux « Faucons rouges ». Adolescents, les uns et les autres fréquentent des cinémas différents et ne se retrouvent pas aux mêmes soirées dansantes[73].

Aujourd’hui, le fait le plus significatif paraît être, malgré l’omniprésence du catholicisme belge dans la vie sociale, culturelle et politique, une très forte sécularisation des mentalités. On observe une baisse spectaculaire de la pratique religieuse ainsi qu’une privatisation des croyances et des comportements religieux[74]. L’histoire contemporaine de la Belgique met en évidence une relation entre le sacré et le profane qui n’est pas aussi définitive que celle qui est en cours dans la France voisine. C’est une relation qui ne cesse de se transformer. Elle nous propose, plutôt qu’un modèle, une approche de ce phénomène de sécularisation respectueuse des aspirations plurielles des citoyens.

Une laïcité ouverte et neutre

L’Etat belge est neutre vis-à-vis des religions. Le pouvoir civil n’est soumis à aucune tutelle ecclésiastique. Il s’interdit toute ingérence dans les affaires intérieures des cultes et dans les questions de doctrine. La liberté religieuse est non seulement reconnue (article 14 de la Constitution de 1831), mais élargie à l’exercice public du culte et à la liberté d’expression. Comme c’est le cas en France avec les lois d’associations de 1901-1905, la liberté d’association est garantie par l’article 19 et a également beaucoup profité aux différentes religions. Celles-ci bénéficient d’un statut associatif, identique à celui des autres associations depuis la loi de 1921 sur les ASBL (Associations sans but lucratif). Ce système d’indépendance réciproque entre l’Etat et les cultes pourrait être qualifié de séparation à condition toutefois de ne pas l’identifier au modèle français de lois de l905. Le législateur belge a repoussé une séparation trop stricte puisqu’il a inscrit le financement du clergé dans la Loi fondamentale (article 117). La reconnaissance d’un culte est un acte officiel de l’Etat (loi ou arrêté royal) qui équivaut à une protection particulière accordée à celui-ci, en raison de son « utilité sociale », lorsqu’il répond à un besoin d’une fraction de la population. La procédure de reconnaissance doit s’effectuer à la fois au niveau national et au niveau de la communauté religieuse concernée. Les avantages juridiques et financiers qui en découlent ne sont pas négligeables : la prise en charge par l’Etat des traitements des ministres du culte ; l’attribution de la personnalité civile aux administrations chargées de la gestion des biens du culte, administrations qui deviennent des établissements publics ; la prise en charge obligatoire par les communes et les provinces des déficits liés à l’exercice du culte ; la présence d’aumôniers payés par les pouvoirs publics dans les hôpitaux, les prisons, les aéroports et l’armée ; le droit à des émissions religieuses à la radio et à la télévision[75].

Le régime des cultes reconnus a montré, au fil du temps, sa souplesse et sa capacité d’adaptation en allant dans le sens d’un pluralisme renforcé où les droits des minorités religieuses ou philosophiques sont de mieux en mieux garantis. Aux quatre cultes reconnus pendant le XIXème siècle (catholicisme, protestantisme, anglicanisme et judaïsme) sont venus s’ajouter, récemment, l’islam en 1974, le culte orthodoxe en 1985 et la laïcité reconnue comme communauté philosophique à part entière (par des décisions s’échelonnant de 1981 à 1993). La réalité entérine encore une certaine discrimination favorable au catholicisme, religion de la majorité des belges qui revendique plus ou moins explicitement un rôle de religion civile se traduisant par une présence centrale de ses rituels lors d’importantes cérémonies publiques et par des avantages financiers supplémentaires qui lui sont accordés[76]. Néanmoins, tant ce favoritisme à l’égard du catholicisme que l’existence d’une tradition anticléricale ne parviennent à ébranler la conviction du peuple et du législateur belge dans sa volonté de continuer à faire confiance à des corps intermédiaires de type religieux/idéologique et dans son admission du bien-fondé de leur intervention dans le domaine public. Toute la vie sociale gravite autour de ces divers piliers religieux ou idéologiques dont le pouvoir d’attraction varie selon les thèmes et les questions en jeux. L’appartenance à un pilier n’exclut plus forcément la possibilité d’une entente, d’une collaboration, voire d’une appartenance à un autre de ces piliers.

La reconnaissance du culte musulman

L’islam en Belgique a, pendant des années, été symbolisé par le Centre Islamique de Bruxelles dirigé et financé par l’Arabie Saoudite. De facto, celui-ci a été reconnu par les autorités belges comme interlocuteur principal et comme l’organe représentatif des musulmans de Belgique, alors même que la grande majorité de ceux-ci étaient des travailleurs immigrés d’origines marocaine ou turque n’ayant pas grand-chose à voir avec un Centre qui leur était moins rattaché qu’au milieu diplomatique[77]. Le 31 mars 1991 reste une date importante dans l’histoire de la communauté musulmane de Belgique : la dernière étape d’un long processus électoral a alors abouti à l’élection du Dr Yasin Beyens comme président du premier Conseil Supérieur des Musulmans de Belgique. Ce processus avait débuté durant l’été 1989 avec la formation d’une commission préparatoire, dirigée par un nouvel imâm envoyé par la Ligue Mondiale Islamique. Des conversations eurent lieu avec les autorités belges sur les voies à suivre pour créer un organe qui pourrait être reconnu comme l’autorité officielle de l’islam belge. Un processus électoral eut l’agrément des deux parties. Entre un quart et un tiers des adultes des 250’000 musulmans de Belgique, hommes et femmes de plus de 42 origines différentes, payèrent 100FB pour être enregistrés comme électeurs. Les élections, de manière assez compréhensible, furent longues à finaliser mais eurent lieu[78]. Alors que les observateurs scientifiques louèrent la manière dont elles avaient été auto-financées ainsi que leur caractère propre et démocratique[79], le gouvernement belge refusa, provisoirement, d’en reconnaître les résultats. Il affirme vouloir cette solution de représentation mais, en même temps, continue à se mêler de l’organisation interne de la communauté musulmane d’une façon qui contredit le principe constitutionnel de la séparation de l’Etat et de la religion. Le gouvernement impose aux musulmans des conditions idéologiques particulières qu’il n’exige pas des autres communautés religieuses. Avant la tenue de nouvelles élections (le 13 décembre 1998), l’Exécutif continue son travail de gestion du culte islamique dans les domaines définis par le ministère de la Justice. Il est composé de 17 membres (7 marocains, 4 turcs, 3 belges et 3 autres) présents à titre individuel. Cette gestion s’opère dans un cadre spécifiquement belge, neutre et apolitique, débarrassé de toute étiquette idéologique. L’Exécutif n’est pas un organe de culte représentant l’ensemble des communautés musulmanes de Belgique. Il s’inscrit comme une étape vers la résolution des problèmes institutionnels liés à l’organisation et la représentation des musulmans de Belgique.

Les élections ont eu lieu à la fin de l’année 1998 afin de légitimer, par les urnes, la rôle de représentation du Conseil Exécutif[80]. Ce dernier est composé de 17 personnes élues démocratiquement (par les 72’000 musulmans inscrit sur des listes électorales). Cet organe a pour mission de résoudre des questions concrètes laissées en suspens depuis des années, comme l’organisation des cours de religion et le statut de 800 enseignants ; la rémunération des imâms ; la présence d’aumôniers musulmans dans les espaces publics où ils sont demandés (prisons, hôpitaux, écoles ou maisons de repos) ; la concession d’émissions religieuse dans les médias.

 


[67] Pluralisme et laïcité, chrétiens et musulmans proposent, GRIC, éd. Bayard/Centurion, Paris, 1996, pp. 64-68.

[68] J.-P. Martin, « La Belgique : de l’affrontement laïc-confessionnel au pluralisme institutionnel », dans J. Baubérot, Religion et laïcité dans l’Europe des douze, op. cité, pp. 29-41.

[69] En 1846, les libéraux se réunissent en Congrès et parviennent, en juin 1850, à faire voter une loi sur l’enseignement secondaire qui sera beaucoup moins favorable à l’Eglise catholique que la loi de 1842 sur l’enseignement primaire qui elle sera abrogée quelques années après (dès leur retour au pouvoir, en 1876-1879). Le cours de religion est retiré du programme et remplacé par un cours de morale obligatoire. Ces mesures sont condamnées par les évêques catholiques (« des écoles sans Dieux, des maîtres sans foi, délivre-nous Seigneur… ») et vont entraîner une confrontation sur la question de l’école. En 1884, le parti catholique remporte les élections et conserve le monopole du pouvoir jusqu’en 1914. Par étapes, il reconfessionnalise l’école publique (avec des dispenses de cours de religion pour les enfants non-catholiques) tout en instituant des mesures progressistes comme la gratuité et l’obligation scolaire de six à douze ans.

[70] Pluralisme et laïcité, chrétiens et musulmans proposent, GRIC, éd. Bayard/Centurion, Paris, 1996, p. 66.

[71] Comme dans le cas de l’Espagne, on peut expliquer le fait qu’une forte majorité de Belges continuent à se dire catholique et considèrent toujours le catholicisme comme un élément inhérent de son identité si l’on se souvient du rôle de la religion catholique dans l’émergence de cette nation. Tant en Espagne qu’en Belgique, l’identité nationale est inscrite dans l’acte de naissance du pays : libératrice pour les uns du protestant Guillaume d’Orange, roi des Pays-Bas et symbole de l’unité espagnole face à la domination musulmane pour les autres. En outre, il n’y a, en Belgique, pour ainsi dire pas d’alternative réelle aux rituels catholiques : le pourcentage de protestants et de juifs est trop faible (~ 0,5%) pour être significatif et l’islam est encore considéré comme la religion des populations immigrées et pauvres.

[72] J.-P. Martin, op. cité, p. 29.

[73] L. Vagé, « Belgique : crise de civilisation paroissiale et recompositions du croire », dans Davie/Herveu-Légier, Identités religieuses en Europe, éd. La Découverte, 1997, pp. 195-215.

[74] Sur la question des décalages entre croyance et pratique ainsi que sur les différentes formes du croire et de recompositions identitaires, voir l’ouvrage op. cité Davie/Hervieu-Légier et G. Laforest et Ph. Lara (dir.), Charles Taylor et l’interprétation de l’identité moderne, éd. Cerf, 1998.

[75] J.-P. Martin, « La laïcité française, laïcité belge », dans Pluralisme religieux et laïcités dans l’Union européenne, sous la direction de A. Dierkens, éd. de l’université libre de Bruxelles, 1994, pp. 73-77.

[76] Ibidem

[77] Y. Michot, Le Conseil (Revue du Conseil supérieur des Musulmans de Belgique), no 4, Juin 1995, p. 19.

[78] La bipolarité de la communauté musulmane de Belgique (140'000 Marocains, 80'000 Turcs) et son niveau économique, social et culturel généralement bas ; les relations privilégiées entre la Belgique et l’Arabie Saoudite ; la complexité de la vie politique belge avec ses divisions linguistiques et ses antagonismes idéologiques ; le contexte international anti-islamisme et la démagogie anti-immigration de plusieurs politiciens belges.

[79] Lire par exemple l’opinion de F. Dassetto reprise dans Le Conseil, no 3, 1995, p. 71.

[80] Lire à ce sujet l’ouvrage écrit par l’un des acteurs de ce long processus de reconnaissance, Didier Yassine Beyens, « L’alchimie de la médiation musulmane », aux éditions La Medina, Paris, 2001.